Open the Door Please

Joana Hadjithomas, Khalil Joreige

Synopsis

En ce jour de photo de classe, Jacques ne rentre pas dans le cadre, trop grand par rapport à ses camarades. Que se passerait-il si l’élève s’échappait de la cour ?

Thématiques

Sélections

  • Production :
  • 12 min
  • 2006
  • 10-12 ans , 12-14 ans, 14-16 ans, Ados/Adultes
  • Fiction
  • France
  Malentendants

En un coup d'œil

Réalisé par Joana Hadjithomas et Khalil Joreig, cinéastes et artistes libanais, Open the Door, Please a été initialement diffusé au sein d’un programme intitulé « Enfance », dont chaque segment s’inspire d’une anecdote de jeunesse de futurs maîtres du cinéma. Les deux réalisateurs partent d’un souvenir d’écolier de Jacques Tati – le jour où il décide de s’enfuir de l’enceinte scolaire – mais s’affranchissent des codes classiques du biopic pour rendre hommage à l’univers poétique et burlesque du cinéaste. À partir de l’emblématique photo de classe, le film déploie un récit qui interroge le regard que chacun – photographe, professeur, élèves et au-delà, le spectateur – porte sur la norme et les marges, épousant celui, amusé et décalé, du jeune Jacques, carrure de gaillard dans un monde de freluquets.

S’inscrivant dans la tradition burlesque, Open the Door, Please filme le corps et la façon dont il se coule, se courbe ou se révolte face aux contraintes de l’espace – le décor clos d’une école et ses recoins étriqués – et du cadre – de l’image, de l’autorité, de l’institution, etc. L’environnement scolaire apparaît comme un univers monochrome, dont la composition de l’image souligne la symétrie et l’ordre. Uniformes des élèves, costumes et blouses de leurs enseignants, règle de bois, bonnet d’âne, cloisons, portes fermées… : autant d’éléments – figuratifs comme symboliques – qui évoquent la mission normative de ce lieu en charge de discipliner les esprits et les corps. Narrant l’échappée « carollienne » de Jacques – dont le corps est systématiquement trop grand pour les bureaux ou les couloirs – le film se place avec tendresse du côté de ceux qui ne rentrent pas dans le cadre mais en jouent avec malice.

À la loupe

Construction du récit

Voir les films liés à ce motif

Si la narration suit l’échappée de Jacques, la progression du récit se déploie aussi dans une dimension formelle, à travers le travail sur le cadre. Dans la séquence d’ouverture, l’élève apparaît d’abord exclu, presque guillotiné, par les bords de la photo de classe. Cette image fixe soumet le corps de Jacques, qui doit se baisser, s’accroupir, se déplacer pour rentrer dans ce cadre contraignant – pour ne pas dire ce moule. Quand il s’échappe, la caméra devient mobile : plusieurs travellings suivent sa progression dans les couloirs de l’école, à mesure qu’il s’affranchit symboliquement du groupe et de l’autorité de son professeur. Le cadre suggère alors le décalage désormais assumé de Jacques par rapport à ses camarades – il s’amuse de sa tête qui dépasse au-dessus de la vitre. Ce jeu avec le cadre se poursuit dans le gymnase, quand, se balançant avec une corde, Jacques entre et sort de l’image à sa guise, testant ainsi les limites du cadre – au sens propre comme au figuré. Quand la fille de la gardienne le rejoint, le cadre s’élargit pour inclure leurs deux corps dans l’image et transmettre le sentiment de liberté et de plénitude de l’élève. La photo de classe finale tend à suggérer la place à part – à distance – que tiendra ultérieurement Jacques Tati, cinéaste hors norme à l’univers singulier.

L’architecture scolaire – faite de portes, de fenêtres, de couloirs et d’autant de lignes verticales et horizontales – présente de nombreux éléments de décor qui conduisent au surcadrage du corps du personnage. Ce procédé consiste à insérer un cadre secondaire à l’intérieur du cadre principal de l’image : le visage de Jacques apparaît ainsi coincé entre deux carreaux d’une porte-fenêtre avant que sa silhouette ne se découpe dans le chambranle d’une porte ou entre deux barreaux qui soutienne une vitre. Cette mise en scène géométrique du corps dans l’image suggère le sentiment d’enfermement du personnage au sein d’un univers étouffant et rigide, qui n’est pas à sa dimension. La portée symbolique du titre – qui invite à l’échappée et à la liberté – prend alors tout son sens.

Jouer avec le spectateur

Voir les films liés à ce motif

Plus qu’une évocation fidèle de l’enfance de Jacques Tati, le film se présente comme un clin d’œil à l’univers unique de ce cinéaste. De Jour de fête (1949) à Playtime (1967) en passant par Les vacances de Monsieur Hulot (1953) et Mon Oncle (1958), son œuvre dessine une vision burlesque du monde dans laquelle des corps maladroits sont en lutte avec l’espace, dans un environnement étrange et parfois hostile. Open the Door, Please filme à son tour un corps gauche en raison de sa taille qui, tel celui d’Alice dans le pays des merveilles, se confronte à un décor à la fois quotidien et absurde parce que jamais à sa mesure. Le film travaille l’idée de singularité, chère à Tati, par le mouvement du personnage, qui se détache du groupe pour explorer seul son environnement, suivant un regard qui lui est propre – plusieurs plans montre ainsi Jacques qui observe, amusé, son entourage quand d’autre plans, en caméra subjective, épouse la vision du personnage.

Pistes pédagogiques

- Connaissez-vous le cinéaste Jacques Tati ? En quoi ce court métrage vous rappelle-t-il – ou non – certains de ses films ?

- Comment comprenez-vous le titre ?

- Que montre le film de l’école en 1920, selon vous ? Ce propos vous paraît-il toujours pertinent, un siècle plus tard ? Pourquoi ?

- Que pensez-vous des solutions trouvées par le photographe pour faire « rentrer » le corps de Jacques dans la photo de classe ? Auriez-vous d’autres propositions de mise en scène ?

- En quoi peut-on dire que le film traite de la question de la norme et de l’identité ?

Atelier mise en scène : à la manière du film, réalisez une course-poursuite entre deux personnages (ou plus) : tournez 6/8 plans fixes dans des lieux différents en veillant à la mise en scène des corps des acteurs ou actrices dans l’espace et en jouant avec des éléments d’architecture présents dans les décors choisis.

Atelier écriture : le personnage du film ne prononce aucun mot dans le film. Écrivez sa voix intérieure, depuis les demandes extravagantes du photographe jusqu’à son retour dans la cour après son échappée. Mettez en avant ses pensées, ses sensations et ses sentiments. Enregistrez ensuite cette voix-off sur le film en travaillant sur le rythme et l’intonation.

Exposition : après une recherche sourcée et le visionnage de certains extraits ou films de Jacques Tati, réalisez une exposition autour de ce cinéaste français, en présentant notamment le personnage de Monsieur Hulot, que Jacques Tati interprète dans plusieurs de ses films.

Sur l’univers de Jacques Tati : le film est une invitation à se (re)plonger dans la filmographie de Jacques Tati, que l’on peut par exemple explorer en s’intéressant à la mise en scène des corps – notamment celui, grand et maladroit, de Monsieur Hulot – dans l’espace : la maison ultra-moderne et l’usine de Mon Oncle (1958) ou les décors urbains contemporains de Playtime (1967). Il peut aussi être intéressant de comparer Open The Door, Please avec La Forêt (2018) de Lia Tsalta, disponible sur le Kinétoscope, dont l’esthétique monochrome des décors et le travail des corps peut évoquer l’univers de Jacques Tati.

Sur la notion de cadre en photographie : le film de Joana Hadjithomas et Khalil Joreig incite à interroger la notion photographique de cadre et, partant, de valeurs de plan – serré, moyen, large, etc. – et de hors-champ – ce qui n’est pas dans le cadre. Cette réflexion peut être prolongée par le visionnage d’autres courts métrages du Kinétoscope en lien avec cette thématique, par exemple Kwa Heri Mandima (2010) de Robert-Jan Lacombe, qui s’intéresse à ce que des clichés de famille montrent et ce qu’ils laissent hors-champ, ou le travail du cinéaste Jean-Gabriel Périot – notamment Eut-elle été criminelle (2006) – sur la dimension mémorielle d’une photo et ce que révèle d’une époque le cadre d’une image.

Sur la représentation de l’école au cinéma : de très nombreux longs métrages se déroulent dans un environnement scolaire – école, collège, lycée – et il peut être intéressant d’analyser la mise en scène de ce décor particulier comme le propos sur l’institution. On peut également s’appuyer sur des courts métrages du Kinétoscope, comme Espace (2014) d’Éléonor Gilbert, Précieux (2020) de Paul Mas ou Aglaée (2010) de Rudi Rosenberg : autant de films qui mettent en scène des personnages qui, comme l’élève Jacques, peuvent se sentir exclus ou à la marge du cadre scolaire.

Générique

  • Réalisation : Joana Hadjithomas , Khalil Joreige
  • Production : Laurence Darthos , Tara Films
  • Production : Tara films
  • Scénario : Joana Hadjithomas , Khalil Joreige , Yann Le Gal
  • Image : Benoît Chamaillard
  • Son : Stéphane de Rocquizry , Lionel Garbarini , Simon Poupard
  • Interprétation : Maxime Juravliov , Bernard Lapère , Gilbert Traïna
  • Montage : Tina Baz Le Gal
  • Décors : Catherine Mananes

Autres ressources

Accompagnement pédagogique : Margot Grenier et Thomas Cabrera